Nous ne maîtrisons pas la mer, mais nous pouvons apprendre à la traverser autrement
Il arrive qu'une chanson vienne réveiller quelque chose que nous portions déjà, sans avoir su le formuler.
C'est ce qui m'est arrivé récemment. Elle parle de la vie comme d'une mer : des courants, des vagues, des jours où nous avançons facilement et d'autres où tout résiste. Et d'une idée simple : continuer à nager, une respiration après l'autre, sans chercher à gagner contre la mer.
Cette image m'a accompagnée plusieurs semaines, dans ma vie comme dans ma pratique. Elle m'a invitée à questionner notre manière d'avancer, de traverser les difficultés et, surtout, d'habiter pleinement notre vie. Et une question s'est imposée : Avancer, est-ce forcément lutter davantage ?
Nager plus fort
Il y a des périodes où nous nageons sans apercevoir la rive.
Nous avançons. Nous gérons. Nous nous adaptons. Nous répondons à une urgence en anticipant déjà la suivante.
Et quand la fatigue arrive, le premier réflexe est souvent le même : nager plus fort. Comme si la solution était de vaincre le courant.
Le courant est bien réel. Mais plus nous luttons contre lui, plus il nous épuise.
Tenir, encore tenir
Nous avons appris à valoriser la capacité à tenir.
Tenir les délais. Tenir pour les autres. Tenir malgré la fatigue. Tenir parce qu'« il faut bien ».
Cette endurance est précieuse. Jusqu'au jour où elle devient automatique.
Le corps réclame une pause, et nous accélérons. Une émotion monte, et nous la repoussons. Une limite est atteinte, et nous la déplaçons un peu plus loin.
Parfois depuis si longtemps que nous ne savons plus contre quoi nous nageons.
C'est souvent là que l'épuisement commence à parler. Il dit rarement « tu n'y arrives pas ». Il dit plutôt : « cette façon d'avancer n'est plus tenable ».
La mer ne se contrôle pas
En mer, une évidence s'impose vite : les vagues, le vent, le courant suivent leur propre mouvement. Ce qui nous appartient, c'est notre manière de les traverser.
Dans la vie, nous aimerions maîtriser les événements, les réactions des autres, l'avenir. Alors le mental analyse, prévoit, imagine, cherche la bonne décision. Puis la suivante.
Cette anticipation nous protège. Mais quand elle devient permanente, elle coûte une énergie considérable.
Avancer demande parfois moins de contrôle, et davantage de sécurité intérieure. Assez pour pouvoir ajuster.
L'intelligence du nageur
Un nageur observe. Il respire. Il adapte son mouvement.
Parfois il pousse. Parfois il ralentit. Parfois il se laisse porter quelques secondes, puis reprend.
Cette intelligence de l'ajustement, c'est précisément ce que la sophrologie aide à retrouver.
Car la sophrologie va bien au-delà de la détente. Elle affine la perception de ce qui se passe en nous : ces informations que le bruit mental et le pilotage automatique finissent par recouvrir.
Le corps sait souvent avant le mental
« Ça va aller. » « Ce n'est pas le moment. » « Je me reposerai après. »
Le corps, lui, parle un autre langage. Et il réagit souvent avant même que nous en ayons conscience.
La respiration remonte. Les épaules se crispent. Le sommeil se fragilise. Le ventre se noue. L'irritabilité grandit, la concentration s'échappe.
Ces signaux sont des informations. Avant de pouvoir ajuster, encore faut-il pouvoir percevoir.
C'est tout l'intérêt du travail psychocorporel : écouter le corps quand il murmure, plutôt qu'attendre qu'il crie. Le corps peut alors devenir une boussole.
Respirer n'arrête pas la vague
C'est l'un des malentendus autour de la sophrologie. Respirer ne supprime ni les contraintes, ni les imprévus. Ce que la pratique transforme, c'est la manière de traverser.
Une respiration consciente crée quelques secondes d'espace. Revenir au corps permet de sortir un instant de la boucle mentale, et de distinguer un danger réel d'une simple anticipation.
Peu à peu, le choix revient là où il n'y avait que des réflexes.
Ralentir, c'est encore avancer
Ralentir reste une façon d'avancer.
Écouter sa fatigue demande du courage.
Changer de direction, c'est ajuster sa route.
Se laisser porter un moment, c'est reprendre des forces.
Alors une autre question peut naître :
« De quoi ai-je besoin pour continuer sans me perdre ? »
Et avec elle, peut-être, une autre manière d'avancer.
Replonger dans l'instant
À force de nager en pilote automatique, nous pouvons être dans l'eau sans vraiment y être. Nous gérons notre vie. Sans l'habiter.
Revenir au corps, c'est replonger dans l'instant présent. Sous l'eau, le temps change de texture : nous cessons de lui courir après. Il reste le souffle, les sensations, le mouvement de cet instant.
Les sensations, elles, se vivent toujours au présent. C'est là que nous pouvons commencer à habiter notre vie.
Retrouver son propre rythme
Après une longue surcharge, nous finissons par vivre au rythme des autres : les horaires, les messages, les attentes. Le nôtre devient difficile à percevoir.
Revenir à soi commence souvent par de petites choses :
- sentir la fatigue avant l'épuisement ;
- repérer une tension avant qu'elle devienne douleur ;
- dire non plus tôt ;
- respirer avant de répondre ;
- garder son allure quand tout accélère autour de soi.
Répétés, ces petits gestes deviennent des repères. Le corps et le cerveau découvrent qu'il existe d'autres façons de réagir. C'est ainsi que peut se construire, peu à peu, une autorégulation plus stable.
Retrouver l'élan
Traverser autrement, c'est aussi retrouver ce qui nous donne envie d'avancer.
À force d'obligations et d'engagements tenus, ce qui nous anime peut s'effacer. Nous savons ce que nous devons faire. Savons-nous encore ce que nous avons envie de vivre ?
Continuer à nager devient alors un élan, plus qu'un effort.
Une autre forme de force
Nous avons longtemps associé la force à la résistance. Encaisser, dépasser, continuer coûte que coûte. Comme s'il fallait vaincre la mer.
Pourtant, continuer à nager, une respiration après l'autre, c'est déjà avancer.
Il existe une autre force. Savoir quand avancer, quand ralentir, quand respirer. Quand demander de l'aide. Quand laisser passer une vague. Et quand reprendre la nage.
La mer ne sera jamais parfaitement calme. L'enjeu est de rester assez présents à nous-mêmes pour traverser ses mouvements sans nous abandonner en chemin.
Ce que nous pouvons choisir, c'est notre manière de traverser la vie.
Il suffit parfois de retrouver son souffle.
Puis son corps.
Puis son rythme.
Et de continuer. À sa manière.
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Chantal Nowicki
Sophrologue


